François Guillaume | Nouvelles | Saison 2

Farlhangn

Le trio avait franchi le sas du Physeter Catodon depuis quelques instants, et avançait sur un sol triste et morne, composé de roche, de caillasse et de silice. Au loin, dans un décor plat et sinistre, ils pouvaient distinguer une vaste étendue d’eau congelée, colorant d’une teinte plus claire et un peu typée quartzite, un paysage lugubre. Farlhangn n’était définitivement pas une destination touristique. Confortablement engoncés dans leur scaphandre spatial respectif, et attachés l’un à l’autre par une solide dragonne jaune fluo, ils progressaient à une allure régulière, dans de grands bonds consécutifs à une gravité de 0,2 G. Ils avaient également tout loisir d’utiliser en support le propulseur dorsal, ainsi que ceux équipant leurs bottes à sécurité magnétique, sans utilité dans ce cas, cette option. Leur objectif trônait à moins d’un kilomètre de leur position actuelle, à droite de l’étendue congelée, et était indiscutablement le seul et unique élément remarquable du paysage de Farlhangn. Ses concepteurs -immanquablement leurs ascendants de Sauria Prime- avaient poussé le soucis du détail dans ses moindres recoins, à une exception près, peut-être. Aussi majestueux et massif que son original, défendant de toute sa noblesse le plateau de Gizeh, en Égypte, sur cette bonne vieille planète Terre.

…Morgane, Roxane, tout va bien ?… sonda leur homme par le biais du lien télépathique les unissant depuis une certaine cérémonie sur Nokotamak, approximativement deux ans et demi plus tôt.

…Yes, Sir !… confirma l’informaticienne.

…Quand même bien pratique la télépathie, ça a au moins le mérite d’économiser les batteries du scaphandre !… reconnut Morgane.

« Passerelle de commandement du Physeter Catodon, ici votre père, vous me recevez ?! »

« Cinq sur cinq, P’pa ! » répondit Eléanore.

« Vous nous suivez en visuel, d’accord ?! »

« OK les kangourous ! »

Les trois adultes échangèrent des regards amusés, dans l’éclairage intérieur bleuté de leur scaphandre spatial, marquant ainsi une très courte pause. Ils reprirent bien vite leur progression. Le « sphinx » occupait de plus en plus leur champ de vision, masquant progressivement un morose paysage que HD226868 ne parvenait pas à dérider, nonobstant les phénoménaux et chatoyants licols de particules s’en allant danser un cosmique tango avec le disque d’accrétion de son, si insignifiant par la taille mais ô combien méphitique, compagnon.

…Il n’a pas le nez cassé, celui-ci… fit doctement remarquer Morgane.

…Bien joué, œil de lynx !… la complimenta sa compagne.

Elles partagèrent un clin d’œil complice. Erwann, en tête, sonda un appareil de relevés fixé sur l’avant-bras gauche de son scaphandre. Ils n’était plus maintenant qu’à une bonne centaine de mètres de l’ineffable monument, qui les dominait de toute sa superbe. Il avait été façonné dans de la pierre claire, et tranchait incontestablement avec le panorama local. Ils s’avancèrent jusqu’aux deux pattes parallèles du sphinx. Les trois intrépides explorateurs venaient d’allumer le puissant phare au xénon équipant l’armet de leur scaphe, l’environnement direct, plongé partiellement dans l’ombre portée de HD226868, étant quelque peu avare de luminosité. Les pattes horizontales s’étendaient sur une petite quinzaine de mètres, prenant leur source dans le poitrail du « lion » à figure humaine ainsi sculpté. Entre les pattes, à la lumière de leurs puissants phares, se découpait une ouverture rectangulaire sombre, de quelque chose comme cinq mètres de haut pour trois de large. Les visiteurs étaient fasciné par ce spectacle, peut-être encore plus par son contexte incongru. Une réplique du sphinx de Gizeh sur un planétoïde errant paumé au beau milieu de nulle part, avec en toile de fond la danse macabre d’une supergéante et d’un trou noir.

…Rox’, la caméra tourne ?!…

…A ton avis, mon chéri ?!…

Elle confirma d’un geste de la main gauche en direction d’un appareil fixé sur son épaule droite.

…Je suis châtain, pas blonde… ajouta-t-elle, avec un grand sourire aux reflets bleutés.

Quelques bonds de kangourous leur suffirent pour se retrouver devant l’ouverture béante.

…Les filles, on entre ?!…

…On est pas là pour aller à la messe, Erwann Kermadec !…

…Un instant, quelques affinages de réglages caméra…

Mettant à profit ce court délai, il analysa en profondeur les abords extérieurs et intérieurs de l’huis à l’aide d’un scanner à commande rétinienne équipant son casque.

…On peut y aller, c’est visiblement à l’abandon depuis des lustres…

Il s’avança en premier, suivi directement de ses deux compagnes. Les puissants phares au xénon repoussaient les ténèbres baignant les lieux, et mettaient en exergue un certain nombre d’éléments qui retinrent directement l’attention des trois visiteurs. Ils venaient de mettre les pieds dans un grand hall aux murs proposant plusieurs séries de symboles taillés à même le roc et mis en couleur à la manière d’émaux cuits au four. Le résultat était du plus bel effet. Complétant ces bas-reliefs dominant chacun une ouverture rectangulaire, les trois murs de la grande salle proposaient donc chaque fois un passage à clair-voie vers ils ne savaient où. Les trois ouvertures se posaient chacune en gueule d’ombre insondable, absorbant par-là même le puissant éclairage artificiel des visiteurs.

…Ça fait froid dans le dos !… se rendit-il.

…A qui le dis-tu !… cautionna la mère de ses trois premiers enfants.

Roxane, l’instant de froide surprise passé consécutive à cette perturbante constatation, filmait à tout va, alors que ses deux compagnons essayaient de comprendre les symboles.

…Ça ressemble à s’y méprendre aux bas-reliefs trouvés dans la ziggourat de Quath Prime… constata Morgane.

…Sauf que dans ce cas-ci, il y a trois séquences principales, à Quath Prime, il n’y en avait qu’une, souviens-toi… pointa-t-il.

…De fait !…

De la probable ouverture sur la gauche, en passant par celle en face d’eux, et pour terminer sur celle de droite, voici ce que proposaient les trois séries de symboles. Invariablement, les quatre premiers symboles étaient les mêmes, à savoir, une étoile jaune -le Soleil- auquel enchaînait une nef stellaire très joliment stylisée à laquelle suivait une étoile blanche et nettement plus grande que le Soleil -Deneb en langage humain / Hyoka chez les sauriens de Sauria Prime- pour ensuite retrouver cette nef stellaire précédant un, où plusieurs autres symboles, chaque fois différent dans les trois suites. Dans la première, de gauche à droite, il s’agissait d’une étoile bleue, dans la seconde, un joyau d’absolues ténèbres, et pour la troisième, deux symboles complétaient la séquence. Ces deux symboles, d’une couleur assez particulière tirant vers un ocre laiteux, semblaient pulser en alternance, et ce n’était visiblement pas du aux phares au xénon. Le premier évoquait une suite de cinq points le long d’une ligne brisée rappelant vaguement la lettre « W » et l’autre figurait ce qui ressemblait à un amas d’étoiles.

…Bon, les filles, il est évident que nous ne nous hasarderons pas à franchir ces ouvertures, cela ne me dit absolument rien qui vaille !…

…Tu penses à une forme de gate (seuil) vers autre part ?…

…Je n’en sais rien, ma belle. Ce que je sais, en revanche, c’est que nos enfants ont besoin de nous. Nous ne courrons pas le moindre risque !…

…Je suis d’accord avec toi !… abonda Roxane, tout en continuant de filmer les bas-reliefs.

…Pareil !… confirma Morgane.

…N’enverrions-nous pas une balise émettrice par une de ces ouvertures ?… sonda néanmoins l’informaticienne en éteignant son dispositif de prises de vues.

…Je crains que ce ne soit du gaspillage de matériel !…

…On rentre au vaisseau, les filles ! Nous allons nous attacher à l’étude des symboles du deuxième et troisième bas-relief, et envisager l’envoi de quelque chose par ces ténébreuses ouvertures !…

…Le premier, celui à l’étoile bleue, renvoie à Quath Prime, probablement… nota Morgane, pensive.

Ils firent demi-tour pour bien vite rejoindre l’extérieur, son décor hallucinant et quelques petites minutes plus tard, la sécurité et le confort de leur luxueux yacht spatial, où leurs enfants, sans oublier Nelson, leur firent un accueil triomphal.

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